Un blog pour celles qui en ont trop vu pour encore faire semblant
Ou : pourquoi j'ai arrêté de compter les fesses à l'écran (j'ai manqué de doigts)
Il y a une scène que vous avez déjà vue. Même si vous ne vous en souvenez pas.
Une femme se lève du lit. La caméra, bienveillante, nous offre ses fesses. Juste comme ça. Parce que c'est là. Parce que c'est beau, non ? Parce que le réalisateur, lui, trouvait ça pertinent narrativement.
Personne ne lui a demandé si elle trouvait ça pertinent, elle.
Ce plan n'a pas de nom. Il devrait. Appelons-le le Plan Fessier de Confirmation. Il confirme que le personnage est une femme, qu'elle a un corps, et que ce corps appartient au regard de quelqu'un d'autre. Trois informations que le spectateur n'avait pas demandées mais reçoit quand même, comme un prospectus glissé sous la porte.
L'homme, lui, se lève du lit habillé.
Ou il a un drap stratégiquement posé à hauteur de hanche, comme si la gravité, chez les hommes, fonctionnait différemment. Comme si le tissu avait une opinion sur la pudeur masculine et la respectait scrupuleusement.
Quand un acteur montre ses fesses à l'écran, c'est soit comique, soit courageux. On le félicite. Il "ose". Il y a des articles. Des interviews. "Vous avez tourné nu, comment vous êtes-vous préparé ?" comme s'il avait gravé l'Everest en sandales.
L'actrice, elle, c'est dans le contrat. Littéralement, parfois.
Le film d'hommes pour hommes a ses codes, immuables comme le granit.
Il y a la femme décorative, présente dans toutes les scènes pour qu'on ne s'ennuie pas, absente de toutes les conversations qui comptent. Il y a la femme récompense, celle qu'on gagne à la fin, comme un badge ou une voiture. Il y a la femme problème, celle dont les émotions font obstacle à l'intrigue principale (laquelle consiste généralement en des hommes qui se tapent dessus pour des raisons honorables).
Et puis il y a ma préférée : la femme forte. Celle d'après les années 2010, soi-disant révisée, actualisée, féministe-compatible. Elle sait se battre. Elle a une réplique cinglante. Elle porte du cuir.
Elle n'en reste pas moins filmée par en dessous.
Fesses, seins, pubis. L'inventaire est connu. On a marre de voir des culs au cinéma. Ou plutôt, on a marre de voir leurs culs au cinéma, toujours de la même façon, toujours pour les mêmes raisons, toujours par le même regard.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la nudité. C'est à qui appartient ce regard, et pourquoi il est là.
Quand la caméra suit un homme, elle suit ce qu'il fait. Quand elle suit une femme, elle suit ce qu'elle est, ce qu'elle représente, ce à quoi elle ressemble, ce qu'elle inspire à celui qui la regarde. L'homme fait. La femme est regardée en train de faire.
Male gaze, ça s'appelle. Un concept de 1975 que je refuse d'expliquer en 2026 parce que si vous ne le connaissez pas encore, Internet est là et moi j'ai autre chose à faire.
J'ai relu des critiques de films des années 90.
Les femmes y sont décrites par leur apparence physique dans 80% des cas. Les hommes, par leurs choix, leurs ambitions, leur jeu. "La lumineuse untel" contre "le charismatique machin". Lumineuse, autrement dit : elle brille mais elle n'éclaire pas. Elle est source de lumière passive. Une lampe.
Un charismatique a de l'autorité. Une lumineuse a bonne mine.
On progresse, paraît-il. Maintenant on dit "puissante". Puissante, c'est mieux. Sauf que ça reste une description physique déguisée en compliment politique.
Un jour, quelqu'un tournera un film grand public où la caméra regardera les hommes et les femmes de la même façon, avec la même curiosité, la même distance, le même respect ou le même manque de respect selon les scènes.
Ce jour-là, la moitié des critiques diront que c'est un film militant.
L'autre moitié n'aura rien remarqué.
Et moi j'aurai encore du café presque froid.