Les Hommes Biens
Ou : portrait d'une espèce rare, souvent mal identifiée, et régulièrement confondue avec d'autres. Ou : ils existent. J'en ai vu un en 1984.
Il existe des hommes biens.
Je sais, je sais. Prenez le temps qu'il vous faut.
Je tiens à le dire d'entrée, parce que la suite pourrait laisser croire le contraire et ce serait inexact. J'en ai connu. J'en connais. Pas beaucoup, mais assez pour savoir que ça existe et que ça mérite d'être nommé.
Le problème, c'est l'identification.
Le faux homme bien est champion toutes catégories dans l'art du camouflage. Il se confond avec son environnement. Il adopte le langage, les postures, les déclarations de principe de l'époque. Il dit les bonnes choses. Il partage les bons articles. Il se dit féministe avec une aisance qui devrait, parfois, alerter.
Parce que l'homme bien, le vrai, ne le proclame généralement pas. Il fait.
Les signes qui ne trompent pas.
L'homme bien écoute sans préparer sa réponse pendant que vous parlez. Ça paraît tout simple. C'est rarissime, je vous le dis.
L'homme bien supporte que vous ayez tort et vous le dit sans en faire une démonstration de force. Il supporte également que vous ayez raison. Ça demande visiblement un entraînement spécifique que tout le monde n'a pas suivi.
L'homme bien ne garde pas les comptes. Pas les comptes financiers, pas les comptes émotionnels, pas l'inventaire de ce qu'il a fait pour vous et que vous n'avez pas suffisamment reconnu.
L'homme bien n'a pas besoin d'être le plus intelligent dans la pièce. Ou du moins, s'il en a besoin, il n'a pas compris qu'il n'était pas dans la bonne pièce. C'est pas moi qui le dis, c'est Confucius. Pas exactement le premier venu.
Les contrefaçons courantes.
Il y a l'homme bienveillant, à ne pas confondre avec l'homme bien. L'homme bienveillant est doux, attentionné, plein de bonnes intentions déclarées. Mais sa bienveillance a des conditions. Elle se rétracte sous pression. Elle devient négociation quand les circonstances l'exigent.
Il y a l'homme progressiste, celui qui a les bons diplômes, les bonnes lectures, les bons réflexes de langage. Il dit "ma compagne" avec une fluidité admirable. Il connaît le mot "charge mentale", en théorie. Il a lu un bouquin et demi sur le sujet. En pratique, il faut souvent lui expliquer où sont les choses dans sa propre cuisine.
Il y a l'homme qui a beaucoup souffert. Enfin, qui dit avoir beaucoup souffert. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Sa souffrance est son meilleur accessoire. Il la sort à point nommé, avec juste ce qu'il faut de tremblement dans la voix. Les gens autour compatissent. "Le pauvre, comme il s'en veut, comme il est conscient de ses erreurs." Pendant ce temps, les erreurs en question continuent. Avec la suivante, ou pas. En version améliorée, parce qu'il a "tellement appris". Flippant.
Et puis il y a le mec bien, qui vous aime vraiment mais qui vous aime comme il a appris à aimer, c'est-à-dire souvent mal, souvent de travers, avec des angles morts gigantesques qu'il ne voit pas parce que personne ne les lui a jamais montrés. Celui-là est le plus compliqué. Parce qu'il mérite de la patience. Et parce qu'on n'a pas toujours la patience disponible.
Ce que j'ai compris avec le temps.
Qu'un homme bien ne vous sauve pas. Il n'est pas là pour ça et vous n'avez pas besoin de ça. On n'attend pas un pompier non plus.
Qu'un homme bien vous regarde comme quelqu'un qui a une vie intérieure aussi complexe que la sienne. Ça paraît être le minimum. Ce n'est pas le minimum. C'est encore un privilège.
Que les hommes biens ont souvent été élevés par des femmes qui leur ont appris à regarder les autres. Pas toujours. Mais souvent. Ce qui dit quelque chose sur ce que les femmes transmettent quand on leur en laisse la possibilité.
Que l'homme bien fait des erreurs, évidemment. La différence, c'est ce qu'il en fait.
Le mec bien ne ressemble pas forcément à celui qu'on croit. C'est d'ailleurs souvent pour ça qu'on le rate.